Cette journée sera sans doute l’une des plus folles de mon séjour – mais n’était vraiment pas prévue comme telle.
Lever à 5h30. Voir l’aube. Enfin. Je m’étais arrangé avec un taxi (le chauffeur/chauffard légal s’appelle Mohen) de venir me chercher à 6h. Objectif du matin : le lever de soleil au durbar square de kathmandu. Après une matinée de photos en ce haut-lieu, visite de Bhaktapur l’après-midi. Cette ville est l’une des 3 anciennes villes-« état », villes royales, de la vallée – avec kathmandu et patan. Le durbar square est vivement recommandé, ainsi que toute la vieille ville qui l’environne.
Mohen m’appelle sur portable ; il est 5.45 et il est déjà là. Je me dépêche. Non, je ne demande pas de « big pot » ce matin je sais que ce sera impossible – il me faut déjà réveillé mon habituel serveur pour qu’il m’ouvre la porte.
En route. A cette heure, pas de trafic – c’est plus qu’agréable. Mais l’aube a dû commencé bien plus tôt car je trouve déjà la luminosité relativement forte bien qu’oblique.
Vers 6h30 nous arrivons à durbar square. Personne pour le ticket. Surpise de taille : à ce qui semble être l’un des grands temples du square, une foule bigarrée se livre à de multiples rituels. Et juste à côté, un minuscule temple où, là aussi, on fait la queue. Mais ici, et dans le « grand » temple comme à la porte du petit, des hommes, des femmes, des enfants, de tous âges et de toutes les garde-robes. Festival pour un photographe. Surtout avec cette lumière suffisante mais encore très douce.
Je me poste successivement à différents endroits, tapis, le doigt sur le déclncheur. J’observe la gestuelle, je cadre, j’attends … le « kairos » comme eut dit cartier-besson – le « moment favorable ». Même tactique en de multiples endroits, les rituels ayant lieu autant à l’intérieur du temple qu’à l’extérieur, devant le petit (encore plus petit que le petit Shiva temple de patan).
Il y en a pour tous les sens corporels. Oui j’en prends plein la vue, plein les narines, plein les oreilles. Ca grouille, ça se presse, ça prie, ça murmure, d’un endroit à l’autre. On se déplace. Il s’agit en réalité moins d’un temple en soi, malgré son style en pagode (et qui n’est vraiment pas la plus belle du square) que d’un lieu de culte au dieu ganesh (l’un de mes favoris, ce jumbo fils de shiva et son gros mickey mouse qui lui sert de tapis volant). A même le sol, à divers endroits, des brahmins reçoivent : écoutent, prient, bénissent. Chacun – comme à patan – s’est entouré de multiples petits récipients garnis de poudres diverses et de fleurs. On parle au brahmin. Il répond. Je me fonds dans la foule.
Je ne sais combien de temps j’ai passé là – hyper concentré.
Quand je sors du tourbillon qui m’a rappelé l’intensité jubilatoire de l’inde, j’escalade l’un des très haut temples. J’apprendrai par là suite que c’est (ou plutôt : c’était) « le » temple des hippies, leur lieu de rendez-vous. Et je découvrirai un peu plus tard les multiples étais décorés de figures de kâmasûtra. Sacrés hippies …
Après un premier repos tout là haut – je vois aussi des enfants des rues encore en train de dormir à l’abri des toitures des pagodes – je m’en vais faire un tour dans le reste du square. D’autres temples sont en pleine activité mais je n’ai plus l’inspiration. Je cherche en fait un temple de Shiva dont les étais, eux aussi, sont sculptés de scènes osées, obscènes et porno (c’est ce que certains esprits diraient en europe). Le temple est un peu en retrait, non loin d’un arbre immense et tortueux qui, lui aussi, me rappelle l’inde. Je m’assieds de longues minutes sous son ombre. Vols de pigeons. Rituels incessant auprès d’une énorme « statue » de Shiva, noire, comme adossée à un mur, isolé d’un quelconque temple. Là comme ailleurs, je suis saisi par la gestuelle, les mains, les bracelets. Hommes, femmes, couples … tout le monde y est.
J’assiste tout simplement au rituel matinal.
Je décide d’aller prendre un petit déjeuner ; sur le chemin, un saddhou soigneusement peinturluré et en habit de carte postale (trop propre pour être honnête) m’accoste, me montre sa magnifique barbe et me suggère de le prendre en photo. « Non merci » avec sourire. Je le plante là, point barre – et j’imagine, dans mon dos, sa surprise.
Je me retrouve rapidement dans une de ces minuscules gargottes que j’affectionne. 3 beignets, un vrai tchaï et un milkcafe plus tard, je rejoins mon taxi, tout proche.
Nous nous mettons en route direction Bhaktapur (direction « est »). Feuilletant par hasard mon « Routard », je me demande alors si je n’irais pas faire un tour du côté d’un lieu dit « swayambunath ». En réalité, un haut lieu du bouddhisme tibétain, perché au sommet d’une colline qui surplombe la ville. De là haut, vue imprenable sur la quasi entierté de kathmandu et c’est ce qui m’y attire. Lecorbusier (si ma mémoire est bonne) recommandait de toujours aborder une ville nouvelle par son point le plus haut. Lors de ma première visite dans les rues de kathmandu, un guide m’avait d’ailleurs parlé de ce « sommet » mais je n’avais plus le temps – écrasé de cette chaleur lumineuse et les pieds gonflés.
Mais cette colline est à l’ouest. Pirouette du taxi en plein milieu d’un axe à 4 bandes.
Le trafic a commencé. Il faut un peu de temps pour s’extraire de la ville et aborder la route sinueuse qui mène au centre tibétain. La verdure refait son apparition.
Arrivé à l’entrée du centre, je m’acquitte du droit d’entrée puis, nouvelle et prodigieuse surprise : des dizaines de guirlandes de mantras tibétaines reliant des branches ou des arbres immenses, ou tendues entre les stupas et les arbres … régal pour mon viseur – mais comment en faire une photo originale, de ces guirlandes déjà des milliers de fois prises en clichés ? Et des singes, plein de singes coquins et burlesques.
Devant le stupa, un énorme « thunderbold » doré (on en voit partout dans patan, entre autres) – symbole majeur du tantrisme qui a sur le bouddhisme de ce lieu une influence certaine. Le thunderbolt (« varja ») symbolise la force destructrice du dieu indra, très vénéré au népal – indra est un très ancien dieu védique considéré comme le roi des dieux. C’est un principe « mâle », la cloche étant le principe « féminin ».
Il faut cependant encore monter un peu à pied. J’arrive alors à un minuscule village tibétain (drapeau aux fenêtres). Calme absolu. Le village donne à son tour sur une place (le sommet) où s’épanouit un gigantesque et fabuleux stupas et ses guirlandes. Des dizaines de moulins à prière – quelques touristes, des pèlerins. Encore quelques pas et j’arrive au bord de la place : vue sur kathmandu.
(PS : près du stupa, un petit temple est dédié à la déesse stipala, déesse népalaise de la petite vérole).
Sur le chemin du retour, je négocie avec un tibétain l’achat de quelques bracelets – ils sont durs en affaire paraît-il mais j’obtiens néanmoins ma « discount ».
Je viens de vivre ma toute première impression globale, fugitive, du tibet … (et ce lieu de pèlerinage est considéré comme l’un des premiers sanctuaires bouddhique au monde).
Mohen m’attends, moteur.
Dans la descente, je reprends une nouvelle fois mon « routard », enhardi par cette première visite inattendue. Je feuillette les pages dévolues à la vallée de kathmandu : je jette alors mon dévolu sur un petit village du nom de sankhu, à une petite vingtaine de km de la capitale. Endroit non touristique garanti sur facture. Pas de souci pour mon chauffeur … ni pour moi, vu le coût d’un taxi, même à la journée !
Nouvelle surprise (pour moi) : après avoir traversé la ville d’ouest en est, nous devons emprunter la route de l’est, axe principal qui, longeant l’airport sur quelques km, mène directement à la chine. Route financée par les japonais paraît-il (ce qui me surprend). Mais la route est en travaux. Pendant 1h nous avançons à pas d’homme – quand nous avançons. Le chaos et la cacophonie brûlantes et poussiéreuses exigent un maximum de patience et d’endurance. Camions cracheurs de fumées noires, taxis, voitures, motos, opéra informe des klaxons … quand ce n’est pas un piéton qui tente de se frayer un chemin pour atteindre l’autre rive de ce fleuve immobile de véhicules motorisés.
Au moins une heure plus tard, le trafic se fluidifie quelque peu. Puis au lieu de prendre la direction de Bhaktapur – où le trafic intense se maintient – nous bifurquons dans une tout autre direction. La route se rétrécit, la verdure, là aussi, réapparaît très progressivement. La chaussée est défoncée sur certains tronçons ; sur d’autres, pas de macadam : gros cailloux, flaques bourbeuses, énormes nids de poules – même lorsqu’elle traverse une « ville » digne d’une ville du farwest, ville dont on aurait remplacé le bois de construction par la brique terra cotta. Mais villes très peuplées et animées.
Peu à peu le paysage urbain fait place aux rizières, parfois en plateaux – la route est ascendante. Mais durant encore plusieurs km je vois partout des buildings « standard » en construction (structure en béton et briques rouges : l’architecture du futur pour kathmandu, et sans doute, toute la vallée – et, j’imagine, toute la plaine du bas où se concentre l’autre pôle de l’activité économique du pays. Je vois enfin quelques briquetteries - femmes et enfants y travaillent aussi, paraît-il.
Dans quelques années, les villes « far west » que nous traversons après un tronçon relativement « verdoyant » (villes très laides et poussiéreuses) se rejoindront les unes les autres et le tout rejoindra kathmandu … déployant tous les azimuts la superficie de la ville. Constructions anarchiques, partout où l’on peut. J’imagine que le même scénario urbanistique se joue sur tous les axes qui débouchent dans la capitale.
Une nouvelle mégapole sort de terre – aux proportions du pays ; nous ne sommes pas à mumbaï ou à rio.
Mais le phénomène est le même. Les villes isolées finissent par se toucher, formant un immense continuum sans centre ni périphérie réels. Les villages sont engloutis. Et lorsque les promoteurs aux dents longues s’en prendront aux rizières … (du moins si le gouvernement ne s’y oppose pas)
Accroché à l’un des murs de la réception de ma guesthouse, une ancienne photo couleur (décolorée, certes) montre une vue aérienne du durbar square de patan : à quelques centaine de mètre des pagodes, il n’y avait que champs, verdure, bosquets. Patan a fini par être aggloméré à kathmandu. Bien que Bhaktapur soit à une quinzaine de km de là, isolée donc, je ne doute pas que tôt ou tard elle sera phagocytée à son tour.
La route que nous suivons grimpe de plus en plus, sinueuse. Les habitats finissent par se raréfiés. Place à une campagne telle que jadis – je remonte le temps en même temps que mon chauffeur avale les kilomètres. Paysans, paysannes. Vastes rizières. Dos des femmes – taches rouges, oranges, jaunes - pliées en deux perdues dans ces lacs verts.
Quand nous nous approchons du but, divers chemins sont possibles. Mon chauffeur ne s’est encore jamais aventuré dans ce coin perdu. Nouveau chemin – un sentier cette fois, ou quasi, de gros caillou. Mon petit taxi doit jouer les 4x4. Ca secoue ferme même à très lente allure. Quelques centaines de mètre plus loin, le village de shanku, encore engourdi dans son passé – du moins à première vue. Shanku est un ancien point de départ pour la route du tibet. Rien à voir … sinon les maisons, antiques constructions progressivement à l’abandon faute de moyens. Femmes, hommes, enfants … Nous cherchons un point de ravitaillement et surtout de l’eau. Une minuscule épicerie nous comblera en biscuits divers. Mais de bouteilles d’eau, point, nulle part. Je propose à mon taxi de s’arrêter à ce point du village (qui en forme comme le centre : une épicerie et une boutique de cosmétique/pharmacie). Des hommes à moitiés assoupis.
Je laisse là mon chauffeur se remettre, à l’ombre, de ses émotions. Pour ma part, je reprends le chemin à pied, en sens inverse, à la découverte de ses maisons d’un autre temps et de leurs habitants – charmantissimes, accueillants et si peu farouches. M’aventurant à l’intérieur d’une rizière, je suis supris par un petit groupe de femmes sur le point de faire sa toilette près d’un puits – je m’excuse d’une main et m’en retourne. Naturalité.
Sur le sentier, quelques enfants. L’un ou l’autre s’offre à mon objectif puis, chose faite, me demande un « pen » (crayon, bic) en échange. Dieu merci j’ai avec moi un paquet de biscuits.
Je croise un homme extrêmement souriant et sympathique, près de sa maison à laquelle il ajoute un étage – grande famille. – un peu plus tard, me dépassant à moto, il me proposera de me déposer ailleurs. Namasté !
Toute proche, une école : c’est l’heure de la récré, un petit nuages d’enfants (une école primaire), en uniforme bleu, s’égaient – cris, rires. Chouette, une école … poussés par mes souvenirs de pushkar et de fior di loto, je m’approche résolument. Même scénario : photos en échanges de « pen ». Finalement j’en trouve … 2 dans mon sac, que de multiples petites mains tentent de s’arracher.
Je fais « jouer » mes jeunes acteurs. Gros éclats de rire lors des scènes et surtout lorsqu’ils se voient miniaturisés et fixés dans leurs mimiques sur le dos numérique de mon 7D. Finalement, les 2 jeunes institutrices se laisseront numérisées elles aussi – mais qui suis-je donc pour oser numériser des êtres humains …
Je poursuis mon chemin, observant autant que je le peux. Un groupe de jeunes, dont une toute jeune femme, superbe, rayonnante, regard éclairé et grave, me fait le don de son visage. Je fais rire ses copains en les photographiant eux aussi (et eux d’abord, du reste, car je reste un grand timide).
Des vieux, d’autres enfants …
L’heure avançant, je rebrousse chemin en direction de mon chauffeur.
Shanku m’aura réservé plusieurs surprises et un très possible chagrin.
La chaleur tout d’abord. Ecrasante et humide lorsque je suis sorti de la voiture. Vu l’altitude prise, je m’attendais à une température plus basse qu’à kathmandu et c’est l’inverse.
Sur l’unique chemin principal, plusieurs minuscules gargotes garnies de quelques hommes, sirotant ou jouant aux cartes ou activement somnolent – mais tous souriants. Pas de travail ? Pas d’avenir ? Les seuls hommes que j’ai vu travailler étaient occuper sur le chantier d’une petite maison – 1 femme parmi eux, d’ailleurs. Tous affairés dans la poussière brûlante.
Un chagrin, enfin. Au détour d’un virage, je vois se dresser un immense panneau annonçant un futur lotissement. Ici, contrairement aux constructions anarchiques constatées en venant, le plan est soigneusement tracé (20 ou 30 maisons ou villas, je ne sais pas). Avenir radieux : dans x années, le shanku historique sera à son tour muséo-réifié – du moins si les promotteurs, ici comme partout ailleurs dans le monde, ne préfèrent pas raser ces bâtisses d’un autre temps que l’on finira un jour par trouver insalubres. Au mieux, le village sera fermé à la circulation ; une vraie route en dallage parfaitement réalisé le traversera ; les rez-de-chaussée seront transformés en boutiques High-tech ; tout autour maisons et villas – banlieue riche de kathmandu : ces privilégiés auront de l’air pur et un « vrai centre historique » en prime. – nos villes médiévales ont connu le même destin.
La post-modernité urbanistique abolira le passé vivant du village. Mais ce sont les promoteurs, ici, qui ont le destin de shanku entre leurs mains de béton armé – et armées de béton.
La population du népal a triplé en quelques décennies.
Les habitants à la recherche d’un travail quittent les montagnes pour la vallée de kathmandu et s’entassent, au mieux, dans des constructions béton/briques ou, au pire, des bidonvilles qui forment des pochent en plein centre ville de kathmandu, le long des rivières qui traversent l’agglomération ; la région du téraï, tropicale, autre principal poumon économique – et qui intéresse ses grands voisins – fait l’objet de la même migration.
Dans 10 ou 20 ans, la vallée de kathmandu et le téraï formeront un gigantesque tissu « urbain ». Vu les problèmes d’eau et d’énergie que connaît déjà kathmandu … quelles seront ici les conditions de logement, de vie, de travail ? Conséquence première et tragique pour le népal, la déforestation conséquente à ces mouvements de population : car il faut faire de la place – abattre des arbres.
La chance du népal restera, pour longtemps encore, ses réserves naturelles déjà bien organisées et sa fantastique chaine himalayenne. L’Unesco est très présente à travers de multiples sites classés (mes durbar square entre autres mais aussi telle ou telle réserves) et, dans la ville où naquit bouddha, l’un des plus grands centre international bouddhiste au monde, voulu par l’unesco.
Mais qui prendra la place des paysans et sherpas des montagnes, sinon les tours opérateurs dévolus au tourisme adrénalinique ?
Je ne sais si le népal rejoindra un jour le peloton des pays dits « émergeants ». Ou s’il s’enfoncera dans un scénario à l’africaine vu sa démographie galopante, l’émigration de travail des jeunes hommes vers les émirats (essentiellement), la balance déficitaire de l’import/export, la dépendance énergétique (vu sa puissance hydraulique, le népal pourrait être indépendant mais de vieux accords avec l’inde laisse à celle-ci 50% de l’électricité produite au népal).
Nous nous mettons enfin en route pour Bhaktapur. Dans une bourgade où nous nous arrêtons pour acheter (enfin !) des bouteilles d’eau (je suis désséché), 2 occidentaux (des australiens), une femme et un jeune homme, perdus, demandent à pouvoir faire un bout de chemin en taxi. Lui vient de travailler 2 mois comme volontaire dans un hôpital. Nous les débarquons dans l’une des villes far west – hideuse. « Vous logez ici ? » demande mon chauffeur avec mon étonnement. « Yes, we rent a house ». Toute une maison à louer, ici, ça doit coûter … à peu près rien …
Bhaktapur est relativement vite rejoint ; mais il est environ 16h, mon taxi doit être rentré pour 19h – il faut donc quitter la ville à 18h, ce qui ne me laisse que 2h.
Mais je suis crevé et j’ai peu mangé.
A peine arrivé à l’entrée du durbar square, un jeune homme en sweet bleu m’ouvre la porte pour me faire descendre du carosse. OK, c’est mon guide … je m’empresse de lui dire gentiment que j’ai besoin de boire un café et de m’asseoir. Je suis crevé, je dois faire quelques manipulations sur mon appareil photo. J’ai simplement envie de jouir de la vue, de la lumière de fin d’après-midi. Aucune envie d’un parcours systématique. Mais mon guide n’en a que faire et me colle. Je lui demande où je peux boire un café, il m’entraîne dans un bistro à étage fort joliment aménagé et … s’installe à ma table. Il tente de me parler et de m’embarquer dans son discours mais je suis concentré sur mon 7D et j’ai surtout besoin qu’on me foute la paix. Mon café arrive ; mon guide comprend qu’il use sa salive et se tait (il se contentera de me demander des cigarettes – ok, ok, no problem).
Que faire : m’en débarrasser gentiment ou tenter le coup ? Je me décide pour cette seconde option. D’une part, il m’a dit vivre ici depuis 30 ans – donc il connaît la ville comme sa poche. De l’autre, Bhaktapur présente une toute autre topographie que patan. Ici, c’est toute une vieille ville qui est préservée et restaurée en tant que telle, et pas seulement le « durbar square ». Le prix du ticket d’accès est à l’avenant : 750 rps, 3x plus qu’à patan (300 rps à kathmandu).
Je compte sur lui pour ne pas me perdre inutilement dans le dédale des ruelles. Je conviens d’un prix (300 rps). Je lui posse bcp de questions auxquelles il ne peut répondre. Comme il me dit être étudiant en thankas, je le lance sur ce sujet. Comme mon guide utam à patan, c’est en fait bien dans son école de tankhas qu’il veut m’entraîner. Mais à la différence de patan, Bhaktapur est la capitale népalaise du tankha ; un musée est dédié à cet art. Mon guide étudie dans ce qui semble être la principale école de thanka tibétaine, c’est donc là que je souhaite aller en priorité – et comparer avec la petite école tibétaine visitée lors de mon arrivée à patan.
Même scénario mais en bien plus grand : toute une maison, plusieurs salle de cours, une dizaine de jeunes hommes (parfois très jeunes) et femmes en apprentissage, sur 2 niveaux. Puis le maître des lieux m’entraîne lui aussi dans sa « galerie », espère que j’achète mais je décline.
Je prends néanmoins quelques photos – je reviendrai, si je peux : pour les tankhas : musée et école. Il y a là beaucoup de choses à apprendre sur cet art népalo-tibétain.
On se promène encore un peu dans la ville mais les commentaires de mon guide sont d’une nullité affligeante. Néanmoins, j’apprends deux choses. Je comprends que les « abris » surélevés, ouverts mais couverts, offraient d’une part des zones de relaxation, des abris lors des pluies ou des lieux d’ombre. Et, la nuit, d’abri pour les sdf d’alors (et de maintenant, s’il y en a encore : car cette ville, charmante entre toute, digne de venise ou Brugge, est une ville musée, musée vivant. Des groupes de femmes assises par terre dans les ruelles, dos au mur, tricotent des bonnets type péruvien. La ville est chique, propre, magnifiquement restaurée (ici comme ailleurs, un gros tremblement de terre a fait des ravages en 1934). Toute la ville est fermée à la circulation.
Contrairement à patan, le lieu est pourtant beaucoup plus formel et chic. Dans les cafés, on sert « à l’européenne » - loin de cette nonchalante et désinvolte torpeur des « serveurs » de patan. Service soigné, svp. Le touriste, ici, est un VIP. Et il y en a plus qu’ailleurs, ici, des touristes – et par groupes entiers – mais ce sont à peu près les seuls qu’on voit encore déambuler dans les rues. Où sont les habitants ; où est la vie vivante de cette petite ville historique ? Les boutiques sont tout aussi fraiches et chicos. Un poil guindé – du moins c’est mon impression.
Comme je demande à mon guide où se trouve le temple kâmasûtra local, il me conduit à un temple de Shiva où, effectivement, je ne suis pas déçu. Là encore je me risque à demander la raison d’être de ces représentations sur un lieu de culte. Réponse : ce temple est fréquenté par les couples qui ne parviennent pas à avoir d’enfants ….
(j’apprends également que si les pagodes ont plusieurs étages, c’est qu’il y a 1 culte/dieu par niveau) – ce qui résoud du coup l’énigme du temple de patan qu’on attribue tantôt à Vishnu, tantôt à Shiva.
Une fois arrivé au temple, je paye mon guide car j’ai une furieuse envie de rester seul un moment. J’arme mon réflex et en avant pour la prise de vue systématique des sculpture pornos – ce n’est que la 3e fois cette journée. Bonne récolte.
Puis je rejoins un autre café de la place centrale, toit-terrasse, pour un dernier petit repos dans la légère brise avant de reprendre la route.
(je ne sais pas pourquoi : dans tous les bistrots et restos, même éloignés de dizaines de kilomètres, le café est toujours servi dans les mêmes tasses vert pomme – tous le même fournisseur ?)
Je rejoins le taxi direction patan. La vieille ville muséifée est encerclée par les constructions standards, minimales, austères, pauvres.
Lorsque, d’ici 10 ans, l’essentiel de la vallée et, j’imagine, du teraï, sera recouvert de ces édifices hideusement minimalistes, comment fera le gouvernement si des règlements internationaux devait transformer cet immense parc d’habitation en le mettant à des normes de développement durable ?
La tâche prioritaire de gouvernement népalais est de trouver une parade à la déforestation – mais après ?
Le développement, l’orgasme, la cigarette : c’est pour les riches.
Que la chine, que les US, que l’europe, que la russie fassent, eux, le nécessaire pour réduire leur pollution – et la planète, je pense, sera suffisamment sauvée. Quant aux ¾ de la planète qui ne peut survivre qu’avec les moyens du bord (quand ils ne sont pas eux-mêmes pollués allègrement et sans vergogne par les industries capistalistes du nord), qu’on les laisse suivre leur chemin de « durabilité ». Les US ont signé les accords de Kyoto ? – sur le plan fédéral, non, mais voyez « l’état vert » que shwartzeneger, écolator roulant à l’hydrogène, fait de la californie. Quant à la Belgique, pays riche de la zone euro, elle vient d’annuler tous les subsides aux privés désireux de se doter d’une installation solaire.
De retour à patan pile à 19h, passablement épuisé, je rentre quelques minutes à ma chambre face aux pagodes. N’ayant pratiquement rien mangé de la journée, je me rends au Layeku kitchen pour un nepali chicken.
Durant mon succulent repas, je sens une démengeaison relativement forte dans le dos, côté droit, des reins jusqu’à l’homoplate.
Dos au miroir de ma salle de bain, je découvre avec un petit effroi une grande colonie d ‘énorme boutons. Je ne m’inquiète pas trop ; il est à peine 20h, la pharmacie du coin doit être encore ouverte – je passe, à tout hasard, devant l’échoppe des petites graines ayurvédiques mais elle fermée. La pharmacie, à peine plus loin et donnant sur durbar square (c’est la seule encore en activité le long de ce trottoir), est une échoppe parmi plein d’autres bourrée de petites boîtes blanches derrière le comptoir blanc vitré bourré d’autres petites boîte blanches. Je soulève ma chemise et montre mon dos au « pharmacien ». Mon homme ne s’inquiète pas une seconde. Il me badigeonne en silence le dos avec je ne sais quel produit et refuse de se faire payer. Le souvenir de ce dispensaire de pushkar où je m’étais fait soigner pour une petite blessure au pied … faire confiance aux traitement locaux – pour des traumatismes plus graves, en appeler par contre aux cliniques privées.
Je n’ai absolument aucune énergie ce soir pour entreprendre quoi que ce soit. Coupure d’électricité (la veille, je m’étais racheté un briquet … pourvu d’une minuscule ampoule !). Avant de rentrer dans ma chambre, je me rends dans un café, à l’angle d’une ruelle perpendiculaire au square, je n’y suis encore jamais allé. Je fais le point sur ce que je souhaite faire les 15 prochains jours. Le serveur a quelque difficulté à comprendre que je ne souhaite qu’un black cofe (mais qu’est-ce que je leur ai fait ?)
Des 3 durbar square historique, celui de patan garde ma préférence. Superbement entretenu, il a gardé sa vie grouillante, simple, riante. Moins touristique, plus spontané.
Kamal m’appelle sur portable. Djuni a tenté de me joindre durant mon équipée, en journée. Mais après 18h, elle ne peut plus ou n’ose plus appeler elle-même. Nous fixons rendez-vous pour le lendemain : rendez-vous au centre de désintox de Bimal – rencontré dans les airs, entre bahrein et kathmandu.

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